L’océan est-il silencieux ?


Dans les années 1970, un documentaire célèbre du commandant Cousteau en hommage à la mer s’intitulait « Le Monde du silence« . Qu’en est-il vraiment ? Est-ce que l’océan est vraiment silencieux ? C’est en réalité pour l’être humain que le monde sous-marin est (presque) silencieux. L’oreille humaine n’est en effet pas faite pour entendre sous l’eau, et dans ce cas nous ne percevons que des sons étouffés. Pour ceux qui vivent dans les océans en revanche, leur milieu n’est pas le monde du silence ! Au contraire, l’océan est bouillonnant de sons produits par les vagues, les orages, les séismes, mais aussi par la faune marine, et depuis quelques années par l’activité humaine…

La mer produit bel et bien une multitude de sons. Contrairement à la lumière, qui ne se propage sous l’eau qu’à quelques mètres, les bruits se diffusent sous l’eau sur des milliers de kilomètres, et sont vitaux à la survie de tout l’écosystème sous-marin.

Parmi ces bruits, on retrouve les sons de la faune et de la flore marine. Ceux des cétacés comme les baleines et les dauphins leur servent à la fois à chasser, s’orienter, communiquer entre eux, et aussi à se reproduire. On entend également les sons de nombreux poissons, tels le poisson-clown, dont les larves à la dérive après l’éclosion des œufs retrouvent leur chemin vers les récifs grâce aux sons. De la même manière, les invertébrés comme les crustacés, les coquillages, les coraux ou même les méduses produisent des sons qui, malgré le fait qu’ils n’aient pas d’ouïe, sont captés sous forme de vibration par leur oreille interne, très proche de celle des humains. Ces sons leur permettent de s’orienter et de se maintenir en équilibre dans la colonne d’eau. Enfin, les plantes aquatiques elles-mêmes ont des organes sensoriels qui leur servent à percevoir la gravité, afin de savoir dans quel sens faire pousser leurs racines à travers les sédiments du fond marin.

Les cétacés sont parmi les animaux sous-marins les plus sensibles au bruit

Une autre catégorie de sons qui emplissent les océans sont les sons produits les catastrophes naturelles : éruptions de volcans, tempêtes, orages ou séismes.

Mais il existe depuis environ un siècle une autre pollution sonore, qui dérange les animaux marins au point de perturber tout leur écosystème : les bruits générés par l’être humain dans et sur les océans. Ils proviennent des moteurs des navires de marchandises (environ 100 000 porte-conteneurs sillonnent les mers chaque jour), des sonars des sous-marins, des filets de pêche intensive, des plate-formes de forage, des études sismiques, des sous-marins, de la construction des parcs éoliens offshores, ou même du surf qui glisse sur les vagues. En plus des bateaux, le bruit au fond de la mer serait aussi généré par l’activité sur terre, comme les avions à basse altitude, le développement côtier ou encore les mines et missiles utilisés pendant les exercices militaires, dont le bruit rayonne à plusieurs centaines de kilomètres.

Le bruit sous la mer – source National Oceanic and Atmospheric Administration

Quatre régions du monde sont plus bruyantes que les autres : la Manche, la mer du Nord, le détroit de Gibraltar et le Sud-Est asiatique. A l’inverse, les deux dernières zones de la planète encore relativement vierges de cette pollution sonore humaine sont les 2 pôles, grâce à la glace qui empêche le développement économique et protège ainsi les écosystèmes.

Ce vacarme qui s’intensifie depuis que l’homme exploite la mer de façon industrielle (depuis 50 ans le bruit à basse fréquence aurait été multiplié par 32 le long des principales voies de navigation) domine désormais le paysage sonore des océans et va même jusqu’à recouvrir les sonorités naturelles qui les régissent depuis des millions d’années. Le bruit du moteur d’un paquebot produit à Barcelone peut ­s’entendre en Sicile ou plus loin !

Une plateforme de forage génère un bruit constant de l’ordre de 230 décibels sous l’eau

L’impact est énorme au niveau de l’écosystème entier des océans. On constate par exemple de plus en plus de collisions entre les cachalots et les cargos dans les ports de commerce, le bruit généré par les navires désorientant complètement les animaux particulièrement sensibles aux basses fréquences générées. On s’est aperçu également que les sifflements des dauphins avaient évolué pour s’adapter à cette nuisance, et que leurs sifflements était moins complexe qu’avant. En 2003, un échouage massif de calmars a eu lieu sur les côtes espagnoles, à la suite d’une campagne d’exploration géologique des sous-sols. On sait aussi qu’un pilonnage pour installer un forage de pétrole dans la mer détruit les organes internes des dauphins, ce qui entraîne leur mort, s’ils ne s’éloignent pas rapidement. Cette cacophonie a également un impact sur les invertébrés et les plantes marines, qui contrairement aux cétacés, ne peuvent pas ‘s »échapper » et aller croiser dans des mers plus calmes.

Tout l’écosystème est déséquilibré, d’autant plus que les activités humaines en mer sont vouées à se développer. Heureusement, toutes les mers du globe sont placées sur écoute depuis dix ans dans le cadre du programme international Lido « Listen to the Deep-Ocean Environment », lancé par le scientifique Michel André (directeur du Laboratoire d’Applications Bioacoustiques à l’Université polytechnique de Catalogne). Grâce à ce programme, des capteurs ont été installés entre 0 à 3 000 mètres de profondeur, dans 100 sites d’observation sous-marine de toutes les mers du globe, permettant d’obtenir la première cartographie mondiale du bruit dans les océans et de ses effets.

Cela a permis aux autorités et aux industriels de faire prendre conscience de cette nouvelle pollution, et quelques initiatives sont prises depuis pour lutter contre. Dans le port de Vancouver au Canada, les navires les plus bruyants paient des taxes plus élevées que les autres. Sur les nouveaux cargos, on isole les coques pour préserver les écosystèmes marins. Des études sont aussi en cours pour modifier les hélices. Enfin, de nouvelles techniques de forage voient le jour pour limiter le bruit lors de la construction des parcs éoliens.

Dauphins-pilotes échoués en 2017 au sud de la Nouvelle-Zélande, sans doute à cause des perturbations générées par les sonars à haute fréquence © Marty MELVILLE

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